À Gitega, dans le quartier Nyabututsi, le bruit des machines accompagne désormais une ambition : transformer les difficultés du quotidien en solutions technologiques. A 35 ans, Jean Bosco Ndayizeye conçoit, avec son équipe de D-Tekno, des équipements destinés notamment à l’agriculture et à l’élevage. De l’atelier de son père à une machine d’irrigation fonctionnant sans carburant ni électricité, son parcours raconte celui d’un jeune Burundais qui a choisi de fabriquer plutôt que d’attendre.
Une passion née dans l’atelier familial. A Nyabututsi, dans la commune de Gitega, le métal, les outils et le bruit des machines rythment les journées de Jean Bosco Ndayizeye. A la tête de D-Tekno, pour « Development and Technology », qu’il dirige avec d’autres jeunes, cet innovateur burundais transforme des idées en équipements destinés à répondre aux besoins des communautés.
Âgé de 35 ans et originaire de la commune de Matongo, dans la province de Butanyerera, Jean Bosco Ndayizeye affirme que son goût pour la fabrication remonte à son enfance. Son père, menuisier, lui transmet très tôt le goût du travail manuel. Avec d’autres jeunes, il commence alors à fabriquer de petits objets, à la fois pour les utiliser et pour les vendre.
« Les petites chaises et les lits que nous utilisions à la maison, nous cherchions nous-mêmes à les fabriquer. Nous avons également commencé à fabriquer des baffles que nous vendions à d’autres jeunes », raconte-t-il.
Derrière ces premières expériences se dessine déjà une conviction : il est possible d’améliorer ses conditions de vie en comptant sur ses propres idées et initiatives.
Des difficultés comme moteur
Après ses études secondaires au Lycée Matongo, le chemin est loin d’être tracé. Comme beaucoup de jeunes confrontés aux difficultés d’insertion professionnelle, Jean Bosco Ndayizeye multiplie les expériences avant de trouver sa voie. A Bujumbura, il travaille notamment comme aide-maçon.
Mais son intérêt pour les métiers techniques demeure intact. En 2014, il décide de poursuivre une formation académique à l’UPG en électricité domestique et industrielle. Pendant deux ans, il bénéficie également de formations techniques dispensées par des professionnels venus de France.
Ces apprentissages marquent un tournant. Ils lui permettent progressivement de dépasser les simples fabrications artisanales pour imaginer des solutions techniques adaptées aux réalités et aux besoins de la population.
Une machine qui irrigue sans carburant
L’une de ses expériences les plus marquantes dans l’innovation remonte à 2020. Avec d’autres jeunes, Jean Bosco Ndayizeye met au point une machine capable d’irriguer les champs sans carburant ni électricité.
Le principe repose sur une ressource disponible dans la nature : l’eau. Installée dans une rivière, la machine utilise la force du courant pour actionner son mécanisme et pomper l’eau vers les champs.
« Nous avons conçu une machine que l’on installe dans une rivière. La force de l’eau permet au mécanisme de tourner et d’actionner une pompe qui transporte ensuite l’eau vers l’endroit où elle est nécessaire », explique-t-il.
L’innovation leur permet de remporter, la même année, une récompense de deux millions de francs burundais lors d’une compétition organisée dans le cadre de l’Innovation Week, avec l’appui du Programme des Nations Unies pour le Développement et du ministère en charge de la Jeunesse.
Pour le jeune innovateur, cette reconnaissance vient surtout confirmer une idée qui l’accompagne depuis ses débuts : les problèmes rencontrés sur le terrain peuvent devenir des points de départ pour innover.
D Techno, la technologie au service des champs

En 2023, Jean Bosco Ndayizeye et d’autres jeunes décident de structurer leur expérience en créant D-Tekno. L’entreprise se spécialise dans la recherche et la fabrication de machines destinées notamment à l’agriculture et à l’élevage.
Dans l’atelier de Nyabututsi, les idées prennent ainsi progressivement la forme de machines. Parmi les équipements développés figurent des moulins spécialisés dans la production de farine, des machines capables de moudre et de griller des céréales comme le maïs et le soja, ainsi que des équipements destinés à faciliter l’alimentation du bétail.
L’équipe cherche surtout à concevoir des machines polyvalentes. Certaines peuvent, par exemple, broyer les céréales tout en coupant l’herbe destinée aux animaux. L’objectif est double : réduire les pertes et permettre aux agriculteurs et aux éleveurs d’accomplir plusieurs tâches avec un seul équipement.
Cette approche vaut à D-Tekno une nouvelle reconnaissance lors de la compétition Inkerebutsi Day 2025. L’équipe y décroche le premier prix, accompagné d’une récompense de 20 millions de francs burundais.
Quand une machine fait gagner des jours de travail
A Gitega, certains utilisateurs commencent déjà à mesurer concrètement l’impact de ces innovations. C’est notamment le cas de la machine à décortiquer le maïs, qui permet de réaliser en quelques heures un travail qui nécessitait auparavant plusieurs jours et une importante main-d’œuvre.
Godefroid Gaciyubwenge, économe adjoint à l’ETSA de Gitega, témoigne de cette évolution. Selon lui, le décorticage de quatre tonnes de maïs pouvait auparavant mobiliser environ 15 travailleurs et coûter près de 800 000 francs burundais sur plusieurs mois.
Aujourd’hui, avec la machine de D-Tekno, quatre tonnes de maïs peuvent être traitées en seulement deux heures. Le coût du service étant également moins élevé, l’établissement peut réaliser des économies importantes.
Pour les habitants du quartier Nyabututsi, l’initiative suscite aussi de la fierté. Géraldine Nduwimana estime que les activités de D-Tekno contribuent au développement de la communauté. Micheline Kanyana, elle, salue l’exemple donné aux jeunes du quartier.
Voir plus grand, sans oublier l’essentiel
L’ambition de D-Tekno ne s’arrête pas aux machines agricoles. L’équipe affirme également avoir réalisé une avancée dans la transformation de ressources minières locales. Elle a notamment présenté un matériau en fer issu de minerais extraits sur les collines du pays, une initiative qui a attiré l’attention des autorités.
Le Président de la République, Evariste Ndayishimiye, s’est récemment rendu sur le site de l’entreprise et a salué les initiatives de ces jeunes innovateurs.
Mais derrière les récompenses et la reconnaissance, un défi demeure : rendre ces technologies accessibles au plus grand nombre. Les habitants souhaitent voir davantage de machines sur le terrain et recommandent notamment une réduction de leur prix afin de permettre aux agriculteurs et aux éleveurs disposant de moyens limités de s’en procurer.
Jean Bosco Ndayizeye en est conscient. La réduction des coûts de fabrication reste un défi, mais son équipe affirme réfléchir à d’autres mécanismes permettant de faciliter l’accès aux équipements.
L’autre enjeu concerne la participation des jeunes filles dans les métiers technologiques. D-Tekno compte déjà une femme responsable des finances et accueille progressivement d’autres jeunes filles. Pour Jean Bosco Ndayizeye, leur présence dans les métiers techniques doit toutefois encore progresser.
Les autorités locales disent également vouloir accompagner cette dynamique. D-Tekno a bénéficié d’un terrain de deux hectares destiné à permettre à l’entreprise d’étendre ses activités. Pour Jacques Nduwimana, administrateur de la commune de Gitega, les innovations développées par ces jeunes peuvent contribuer à améliorer la production agricole et rurale.
De l’atelier de son père aux machines qui tournent aujourd’hui dans les champs et les ateliers, le parcours de Jean Bosco Ndayizeye est celui d’un homme qui a choisi de transformer les problèmes en idées, puis les idées en solutions. Son histoire rappelle surtout que l’innovation n’est pas nécessairement l’affaire des grandes entreprises ou des technologies venues d’ailleurs. Elle peut naître ici, dans un petit atelier, à partir d’un besoin bien réel.




