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Paroles qui divisent : quand les tensions verbales fragilisent le vivre-ensemble transfrontalier

Entre Burundais, Rwandais et Tanzaniens, les relations de voisinage se crispent sous l’effet de propos hostiles et de stéréotypes persistants. Insultes, accusations et discours généralisant alimentent un climat de méfiance et d’exclusion, menaçant une cohésion sociale pourtant fondée sur une longue histoire de cohabitation.

Sur les collines paisibles de Gihofi, zone Bukemba, commune Rutana, province Burunga, les conversations quotidiennes prennent parfois une tournure amère. Les propos hostiles à l’égard des citoyens des pays voisins -Rwanda et Tanzanie- en tête se multiplient. Il ne s’agit plus de simples querelles de voisinage, mais de discours accusateurs et généralisant qui nourrissent les tensions.


Immaculée* (47 ans), habitante de Gihofi, se dit préoccupée par cette montée du langage divisionniste :« On entend souvent certains Burundais qualifier tous les Rwandais de criminels, et ces derniers traiter tous les Burundais de tous les noms d’oiseaux. Ce sont des mots dangereux. J’ai peur que ce sentiment ne bascule vers des situations extrêmes. »

Thérèse* (34 ans), elle aussi habitante de la colline Gihofi, évoque les récits rapportés par des saisonniers burundais de retour de Tanzanie :« Ils racontent qu’ils sont traités de voleurs, de parasites. Et ici, en retour, on dit que les Tanzaniens sont méchants, jaloux, qu’ils nous haïssent. C’est une spirale de haine. »

Témoin des traitements subis par les Burundais qui se rendent en Tanzanie voisine pour chercher du travail, Egide* (43 ans) exprime son amertume :« Là-bas, on nous accusait de tous les maux. Pourtant, nous allions simplement chercher de quoi nourrir nos familles. Ce rejet, je l’ai vécu dans ma chair. Aujourd’hui, j’en veux aux Tanzaniens. »

Une bombe à retardement

Les accusations de criminalité ou d’envahissement se propagent comme des rumeurs virales. Selon Egide*, les Tanzaniens mettent tous les Burundais dans le même panier :« À cause de notre passé douloureux marqué par la guerre civile, ils estiment que tous les Burundais sont des tueurs, susceptibles de semer le trouble dans leur pays. »

Protais* (51 ans), habitant de Gihofi, estime que l’histoire commune, marquée par les conflits, les flux de réfugiés et les guerres, a laissé de profondes cicatrices : « Il y a aussi de la jalousie. Quand un Burundais réussit en Tanzanie, certains le perçoivent comme une menace. »

Immaculée* souligne également l’impact des tensions politiques régionales :« Lorsque les relations diplomatiques se tendent, les populations suivent. Les discours officiels influencent les mentalités. »

Marc* (38 ans), autre habitant de Gihofi, met en garde contre les conséquences de ces paroles :
« Les mots ne restent pas sans effet. Une simple insulte peut déclencher une bagarre, qui peut dégénérer en violences de masse. »

Lorsque ces violences éclatent, poursuit-il, ce sont des peuples qui s’entretuent, des infrastructures de développement qui sont détruites, des relations diplomatiques qui se dégradent et une haine qui se transmet de génération en génération.

Pour Deo Hakizimana, expert en géopolitique, les tensions entre États se répercutent inévitablement sur les populations :« Quand les dirigeants s’envoient des paroles désagréables, leurs citoyens les reprennent parfois comme une vérité absolue. Mais il arrive aussi que les autorités ne soient pas à l’origine de ces propos : lorsque les populations vivent une situation qu’elles jugent injuste, elles cherchent des responsables, réels ou supposés. »

Selon lui, des mots mal placés, dans un contexte diplomatique fragile, peuvent conduire à des violences de masse : « C’est alors le rôle des régulateurs de l’opinion publique, des médiateurs et des réconciliateurs d’intervenir pour apaiser les esprits. »

Pour une désescalade urgente

Pour M. Hakizimana, la première étape consiste à reconnaître l’existence du problème :
« L’ignorer, c’est risquer de l’aggraver. En acceptant la réalité, on peut chercher des solutions. Une population bien informée, bien formée et bien encadrée règle plus facilement ses différends. Les médias ont ici un rôle crucial : informer, former et éduquer. »

Marc* appelle, lui aussi, à l’apaisement :« Les gouvernements doivent se parler et se respecter. Quand les dirigeants s’entendent, les peuples suivent. Il faut des accords bilatéraux pour garantir nos droits, car nous partageons la même région. »

Gérard Augustin Sindayigaya, chef de colline Gihofi, reconnaît l’existence de tensions, notamment entre Burundais et Tanzaniens. Il rassure toutefois que des réunions entre responsables administratifs des deux côtés de la frontière se poursuivent afin de trouver des solutions durables aux défis liés à la cohabitation entre les deux peuples.

*Nom d’emprunt

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