Qu’il soit religieux, politique ou sportif, le fanatisme gagne du terrain, nourri par des slogans excessifs, des exclusions et des invectives. Cette montée des tensions fragilise le tissu social, divise les familles et menace la paix au sein des communautés. À Rutana, des témoignages révèlent comment l’attachement aveugle à un groupe peut conduire à l’intolérance, voire à la violence.
Sur la colline de Butare, zone Butare, commune et province de Rutana, les passions s’expriment avec intensité. Désiré* (27 ans), habitant de la localité, se dit fervent supporter du FC Barcelone. Il confie être souvent heurté par les propos des supporters adverses du Real Madrid lors des confrontations entre les deux clubs rivaux : « Quand le Real Madrid marque, ils nous crient dessus, nous insultent et nous lancent des piques. Ce comportement provoque la colère et crée des malentendus dans les salles où les matchs sont projetés. »
Les tensions sont encore plus vives lorsqu’il est question de politique. Richard* (33 ans), lui aussi résident de la colline Butare et partisan du parti au pouvoir, le CNDD-FDD, reconnaît ne pas tolérer les critiques visant sa formation politique : « J’aime mon parti et je suis prêt à le défendre coûte que coûte. Je peux même traduire en justice quiconque oserait parler en mal du parti ou de ses membres. »
Dans le domaine religieux, les divergences donnent également lieu à des attaques verbales. Nadège* (29 ans), habitante de la même colline, déplore l’attitude de certains fidèles qui se considèrent supérieurs aux autres : « Il y a, par exemple, des pentecôtistes qui rejettent les catholiques parce qu’ils consomment de l’alcool. Je ne comprends pas cette attitude. Chacun est libre d’adhérer à un groupe selon ses convictions et ses choix personnels. »
Des passions qui virent à l’intolérance
Selon Nadège*, l’incapacité à accepter la critique des groupes auxquels on s’identifie conduit souvent à des réactions excessives dictées par l’émotion : « J’ai vu des personnes se disputer violemment à cause d’invectives liées aux pratiques de leurs confessions respectives. Elles oublient qu’elles sont toutes chrétiennes et qu’elles devraient prôner l’amour plutôt que la haine, malgré leurs divergences. »
Cet attachement exacerbé a d’ailleurs conduit Richard* à un geste regrettable envers un voisin critique du parti au pouvoir : « Je lui ai donné une gifle parce que ses propos étaient très sévères. Heureusement, des personnes sont intervenues et nous avons évité le pire. Je regrette aujourd’hui cette réaction violente. J’aurais dû agir autrement. »
De telles altercations deviennent fréquentes, notamment lors des rencontres sportives. Désiré* observe que les supporters de clubs rivaux n’hésitent pas à provoquer leurs adversaires lorsque les échanges verbaux dégénèrent : « Dans les stades ou les salles de projection, les allusions malveillantes fusent. Les esprits s’échauffent rapidement et les disputes éclatent. »
Pour l’abbé Dieudonné Nibizi, expert en communication, le terme fanatique, issu du latin fanaticus, désignait à l’origine un serviteur du temple. Il a évolué pour qualifier une personne qui défend une croyance ou une appartenance avec excès, au point d’exclure les autres. Ce zèle identitaire, présent dans la religion, le sport ou la politique, devient dangereux lorsqu’il nie l’altérité et rejette la différence : « Dès que l’homme ne mesure pas les limites de sa liberté, il exclut la différence. Or, l’altérité signifie reconnaître que l’autre est différent de moi, sans que cela constitue une menace », explique-t-il.
Le respect mutuel, clé du vivre-ensemble
L’abbé Nibizi souligne que le refus de la différence engendre exclusion, fanatisme et violences, notamment dans les stades où l’adversaire est perçu comme un ennemi. Sans altérité, rappelle-t-il, il n’y aurait ni match, ni débat, ni démocratie, car la diversité est la condition même du vivre-ensemble.
Le fanatisme, qu’il soit sportif, politique ou religieux, insiste-t-il, mène à l’excès émotionnel, à la perte de contrôle et à une polarisation sociale dangereuse : « Cette intolérance peut provoquer des traumatismes individuels et des conflits collectifs. Les guerres de religion en sont une illustration tragique. Il est donc essentiel d’apprendre à coexister dans la différence. ».
Pour prévenir ces dérives, l’expert plaide pour une éducation dès le plus jeune âge, axée sur la reconnaissance de l’altérité comme une richesse. Il estime également nécessaire que la société fixe des limites claires en sanctionnant les paroles et comportements blessants : « Il faut promouvoir le pluralisme par des campagnes valorisant la diversité dans tous les domaines. La clé réside dans la capacité à relativiser ses convictions et à reconnaître la légitimité de l’autre sans se sentir menacé. »
Assylo Kigingi, chef de la colline Butare, reconnaît que des incidents liés au fanatisme, notamment religieux, ont déjà été signalés dans cette localité. Il rassure toutefois que l’administration poursuit ses actions de sensibilisation afin de promouvoir le vivre-ensemble, malgré les différences et les divergences d’opinions.
*Nom d’emprunt




