Jimbere

Kirundi French
Gouvernance

Décentralisation au Burundi: entre grande ambition et mise en œuvre précipitée

Plus de cinq mois après l’entrée en vigueur de la nouvelle organisation administrative, la décentralisation continue de diviser. Alors que certains y voient un pas important vers un service public plus proche des citoyens, d’autres dénoncent une réforme précipitée, dépourvue de mesures d’accompagnement à la hauteur des enjeux.

La réforme territoriale issue de la loi n°1/05 du 16 mars 2023 a profondément redessiné la carte administrative du pays : les provinces sont passées de 18 à 5, les communes de 119 à 42, tandis que le nombre de zones a grimpé de 339 à 451 et celui des collines/quartiers de 2 010 à 3 044. Une nouvelle architecture entrée en application après les élections de juin 2025.

Dans plusieurs localités, la réforme est accueillie à la fois comme un progrès et comme une source de nouvelles contraintes. À Burunga, commune Nyanza, zone Kabonga, des habitants constatent que le transfert de nombreux services vers les zones ne s’est pas accompagné des moyens nécessaires. Faute de matériel, certains documents judiciaires ne peuvent plus être produits, poussant les responsables locaux à recourir davantage à la médiation. « Vous pouvez chercher un document autrefois obtenu à la commune et découvrir qu’il n’est plus disponible », déplorent-ils.

Pour d’autres, la réforme simplifie au contraire les démarches : les citoyens n’ont plus à parcourir de longues distances pour enregistrer une naissance ou célébrer un mariage, les services étant désormais plus proches grâce au rôle accru des zones.

En province Bujumbura, toutefois, certains habitants jugent que la nouvelle province est devenue trop vaste. Pour les résidents de Mabayi, Mugwi ou Bukinanyana, se rendre au bureau du gouverneur implique désormais des trajets coûteux et difficiles. Beaucoup plaident pour que les administrateurs communaux et les conseillers provinciaux se déplacent plus régulièrement dans les zones et les communes afin de faciliter la signature et l’accès aux documents officiels.

Même observation en province Butanyerera, zone Gatara, commune Matongo, où le coût des déplacements pour accéder aux documents officiels demeure un obstacle. Arsène Irutingabo, conseiller du département de l’éducation dans cette zone, souligne également que certains postes précédemment occupés restent vacants, laissant des fonctions essentielles non pourvues.

Une réforme lancée sans mesures d’accompagnement suffisantes

Pour Olivier Nkurunziza, président du parti Uprona, la réforme pâtit d’une mise en œuvre trop rapide. Il rappelle que son parti avait émis des réserves dès l’adoption de la loi. Selon lui, les autorités provinciales, communales et zonales ont été nommées avant même que les textes d’application ne soient vulgarisés auprès des citoyens. « Dans plusieurs zones, le manque de matériel informatique, d’imprimantes ou d’électricité complique l’accès aux documents. Dans le secteur de l’éducation, obtenir une signature du directeur provincial est devenu plus difficile, et certains agents ignorent encore leurs responsabilités », souligne-t-il.

Diomède Ninteretse, expert en bonne gouvernance

Diomède Ninteretse, expert en bonne gouvernance, partage cet avis. Il estime que l’État a restructuré son administration sans doter les communes des moyens nécessaires à leur fonctionnement. « La loi décrit la commune comme autonome, avec son propre budget, mais aucune ligne budgétaire ne lui a été réellement allouée », explique-t-il.

Des responsables peu formés…                                   

Pour Olivier Nkurunziza, la réussite de la décentralisation passe par la nomination de responsables compétents et par l’intégration de solutions numériques. Il déplore que certains chefs de zone, peu instruits, supervisent des conseillers plus qualifiés qu’eux. « Certains conseillers juridiques de la commune ou de la zone sont diplômés en français ou en anglais, comment pourraient-ils recevoir des conseils juridiques fiables ? », s’interroge-t-il.

Quant à la disparition des mairies, Diomède Ninteretse estime qu’aucune preuve ne montre que cela favorisera le développement. « Au contraire, les villes demeurent essentielles et devraient conserver une structure claire », souligne-t-il. Il ajoute que de nombreux citoyens restent encore perplexes sur la répartition des impôts entre les communes et l’OBR.

Des pistes de solutions

Olivier Nkurunziza président du parti UPRONA

Olivier Nkurunziza et Diomède Ninteretse formulent plusieurs recommandations pour améliorer la mise en œuvre de la réforme : équiper les zones en matériel informatique et infrastructures de base, réduire le nombre de réunions impliquant les administrateurs afin qu’ils restent davantage disponibles pour leurs communes, améliorer l’accès à l’électricité, aux routes et aux bâtiments, allouer un budget clair aux communes, créer un comité de coordination chargé de suivre l’application de la réforme, et former les responsables administratifs, souvent nouveaux et insuffisamment préparés.

Ces propos ont été relayés lors d’une émission spéciale consacrée à la nouvelle organisation administrative, diffusée le 4 décembre 2025. L’émission a été organisée par la synergie des médias SHIMA FM, Bonesha FM, Radio Isanganiro, Rema FM, ainsi que par les journaux Iwacu et Jimbere Magazine, avec le soutien de La Benevolencija.

Click to comment

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

To Top