Jimbere

Kirundi French
Actualité

Spéciose, plus d’un demi-siècle à accompagner les naissances…

Pendant plus d’un demi-siècle, elle a accompagné la vie à son tout premier cri. Sur la colline de Campazi, dans l’ex-province de Kayanza, aujourd’hui intégrée à la province Butanyerera, Spéciose a vu naître des générations entières. Agent de santé communautaire, mémoire vivante et figure respectée, elle a été le premier visage posé sur des centaines de nouveau-nés. Portrait.

C’est par un temps maussade que nous arrivons sur la colline Campazi. Le ciel n’a pas cessé de pleurnicher depuis le matin. Les collines glissantes nous donnent des frissons, contrairement au chauffeur, visiblement habitué à ce décor. Il s’amuse à ralentir pour laisser accourir une vingtaine d’enfants venus de tous côtés saluer les nouveaux arrivants, puis accélère pour les empêcher de grimper sur la voiture. Ils rient de tout leur cœur innocent.

En attendant notre contact, un spectacle attendrissant s’offre à nous. Ces enfants ne venaient pas seulement pour nous. Ils passaient saluer la vénérable Spéciose, occupée à récolter des colocases dans son champ. Ils lui apportent des patates douces grillées, des avocats et de l’eau. Souriante, elle leur ouvre les bras, puis se lave les mains avant de savourer ces présents. Je m’approche pour en savoir plus sur cette femme au regard paisible.

Parce qu’elle n’était “qu’une fille”…

Elle m’invite à m’asseoir à ses côtés. Elle s’appelle Bitwengere Spéciose. Lorsque je lui demande l’origine de son prénom, elle esquisse un sourire mêlé de mélancolie, se couvrant légèrement de son pagne. Au Burundi, les noms sont souvent liés aux circonstances de la naissance.

Elle raconte :« À l’époque de ma mère, donner naissance à une fille était perçu comme un affaiblissement de la descendance, comme si le nom familial disparaissait. Même si mon père m’a acceptée comme enfant, il craignait d’être la risée de l’entourage lorsqu’on apprendrait que je n’étais qu’une fille. »

Son père ne juge donc pas utile de l’inscrire à la mission catholique, Il n’attend rien d’une fille. Spéciose grandit aux côtés de sa mère, l’accompagnant aux champs, à la rivière pour puiser de l’eau, à la recherche du bois de chauffage ou pour garder les vaches. Elle apprend à demander la permission pour tout, à rester polie envers ses frères et les aînés, à garder les yeux baissés en présence d’invités, à manger en dernier, à ne parler que lorsqu’on l’y invite, et surtout à ne jamais espérer une réponse favorable.

« Pour demander quelque chose à Papa, je devais passer par ma mère. Sinon, j’étais punie pour impolitesse. C’est ainsi que j’ai grandi, dans l’ombre de ma maman », se rappelle-t-elle.

Spéciose raconte qu’à l’aube de sa puberté, elle accompagnait sa mère lorsqu’elle allait aider une voisine à accoucher, parfois en pleine nuit, parfois après plusieurs kilomètres parcourus à pied :
« Niyo uja mwana, ukwiye kubimenya kare (tu t’approches de cette étape, tu dois être informée à l’avance), me répétait-elle chaque fois que j’étais horrifiée par la douleur que je lisais dans les yeux des femmes en travail », se souvient-elle.

Loin des bancs de l’école, l’injustice sociale n’étouffera ni son intelligence ni sa grandeur. Elle apprend autrement. Elle met la force et la délicatesse de ses mains au service de l’humanité, au service du don de la vie.

La sentinelle des naissances

Les enfants l’appellent affectueusement « Nyokuru wa twese » (la grand-mère de tous). Ils savent que c’est elle qui les a aidés à venir au monde.

« Au début, je le faisais pour prouver à mon père que je valais quelque chose, que je pouvais être utile à ma société. Je l’invitais même à partager ma bière lorsque les familles venaient me remercier. Puis, avec le temps, j’ai compris que c’était ma vocation. Aujourd’hui, je le fais avec amour », confie-t-elle.

Elle sourit en se souvenant : « Je ne saurais dire combien de bébés j’ai vus naître. Il m’arrive d’accoucher les enfants de celles que j’ai moi-même aidées à naître. Par la grâce de Dieu, aucune mère n’est morte dans mes bras, aucun bébé non plus. La première que j’ai aidée a aujourd’hui cinquante-huit ans. Elle attend bientôt son petit-enfant. »

Bitwengere ajoute : « Cela n’a pas toujours été facile. Il m’est arrivé de veiller toute la nuit et de n’entendre les premiers cris du bébé qu’au petit matin, épuisée et terrifiée à l’idée de le perdre. Il fallait mêler tendresse et fermeté pour rappeler à la mère qu’il faut tout donner, parce que c’est cela, donner la vie. »

Connue pour sa discrétion et sa pudeur, elle l’est surtout pour son humanité profonde. Elle savait quand se taire, quels mots prononcer et quels gestes rassurent mieux que de longs discours. Avec le temps, elle a bénéficié de formations, comme d’autres assistantes sociales de la région, et est devenue agent de santé communautaire reconnue.

Aujourd’hui âgée de plus de 80 ans, le temps a blanchi ses cheveux et ralenti ses pas, mais son regard demeure vif, habité par mille souvenirs. Elle est une mémoire vivante, un livre ouvert sur des histoires de courage, de douleur, de joie et de recommencements. Sur une colline ne disposant que de deux centres de santé éloignés, il est essentiel de saluer sa bravoure, sa disponibilité et sa fidélité.

Click to comment

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

To Top