Dans certaines communautés, rumeurs et accusations sans fondement ont fini par supplanter la vérité. Sorcellerie présumée, empoisonnements imaginaires, meurtres inventés… Alimenté par la jalousie et la méfiance, le complotisme brise des vies et fissure profondément le tissu social.
Sur la colline Gatika, dans la zone Rukeco de la commune Ngozi, province Butanyerera, la réussite suscite désormais la méfiance. Une maison en dur, de bonnes récoltes ou une activité prospère suffisent à éveiller les soupçons. Clotilde*, habitante de la localité, affirme que les accusations infondées sont monnaie courante : « Certains sont gratuitement taxés de sorcellerie, simplement pour être tenus responsables du malheur qui frappe une famille. »
Pire encore, renchérit Francine*, également habitante de la colline Gatika, la situation devient particulièrement grave lorsque les personnes accusées sont livrées à la vindicte populaire : « Dans ces cas-là, certains n’hésitent pas à imputer au suspect des intentions encore plus dramatiques pour ternir davantage sa dignité, afin qu’il paraisse plus dangereux et plus méprisable aux yeux de tous. »
Par ailleurs, explique Richard*, habitant de Gatika, certaines personnes envahies par la jalousie ou la peur d’être dépassées ne manquent pas une occasion de freiner l’ascension d’autrui, allant parfois jusqu’à le mettre au supplice : « Comme on le dit, qui veut noyer son chien l’accuse de rage. Lorsqu’on cherche à rabaisser quelqu’un, il devient la cible de calomnies et de diffamations qui portent atteinte à sa dignité et à sa réputation. »
Des conséquences néfastes
Dans ce contexte, prévient également Richard*, l’accusé risque de payer un lourd tribut aux accusations nées du mépris ou de la jalousie : « Faute d’une justice impartiale, il peut perdre des biens acquis honnêtement et plonger, lui et sa famille, dans le dénuement. Dans les cas les plus extrêmes, cela peut même lui coûter la vie. »
Cette situation, avertit Jacques*, lui aussi habitant de Gatika, risque d’alimenter des tensions sociales et d’entretenir des cycles de violence : « La famille lésée peut difficilement digérer un tel affront et cherchera toujours à se venger, parfois même au fil des générations. Ainsi, la haine s’installe, la méfiance grandit et le tissu social finit par se fragiliser. »

Abondant dans le même sens, l’abbé Dieudonné Nibizi, expert en communication, regrette que le complotisme conduise inévitablement à justifier la violence. Selon lui, dès que certaines personnes sont convaincues qu’un groupe prépare un mal à leur encontre, elles se sentent obligées de s’organiser pour se défendre : « Dans leur logique, cette violence devient légitime, car si elles n’agissent pas rapidement, elles estiment qu’elles seront bientôt massacrées. L’instinct d’autoprotection s’active alors, et le risque d’affrontements devient réel. »
Penser avant de juger
Selon toujours cet expert, le complotisme mine la confiance au sein de la population, ou entre les autorités et la population, ou encore la confiance de la population vis-à-vis des médias, et même vis-à-vis des scientifiques, car, glisse-t-il, le complotisme est une manière de communiquer pour créer de la méfiance entre les personnes, entre les groupements, entre les communautés, où un événement est interprété comme résultat d’un plan caché, orchestré par un groupe ou un pouvoir secret : « Il y a des personnes qui veulent expliquer que ce que l’on voit comme phénomène, comme événement, est fondé dans un plan que nous ne connaissons pas encore. Et ces personnes prétendent, eux, connaître ce qui est caché. Ils nous disent que ce que nous voyons sont des signes faibles qui révèlent une réalité ou un autre phénomène dévastateur qui va avoir lieu récemment.»
Pour lutter contre le complotisme, Abbé Nibizi estime qu’il est essentiel de promouvoir une éducation aux médias qui apprenne aux citoyens, notamment les jeunes, à vérifier les sources et à distinguer les faits des opinions. En outre, recommande-t-il, la pensée critique est à encourager afin que chacun puisse analyser les informations et ne pas se laisser tromper facilement : « Les plateformes numériques doivent être tenues responsables de la diffusion de contenus mensongers, en assumant un rôle actif dans la modération.»
De surcroît, pointe l’expert, il faut sensibiliser les communautés à reconnaître la vérité, et à rejeter les accusations infondées comme un acte de défense de la dignité humaine et de la paix.
Du côté de l’administration locale, Pacifique Niyonkuru, chef de zone Rukeco, fait savoir que le dialogue entre les élus et la population contribue à combattre ce fléau, qui est le complotisme dans la communauté. Dans le cas échéant, ajoute-t-il, des sanctions pénales sont prises à l’endroit des auteurs de ce comportement malveillant.




