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Société : au cœur des croyances superstitieuses, la suspicion qui tue

Dans certaines communautés rurales bien qu’urbaines, les croyances superstitieuses sont si profondément ancrées qu’une simple rumeur peut déclencher un drame. Accusations de sorcellerie, règlements de comptes et violences collectives deviennent alors les visages d’une peur irrationnelle…

La croyance en la magie noire reste vivace dans de nombreuses régions. Elle est souvent utilisée pour expliquer l’inexplicable : maladies, morts soudaines, malchances… Sur la colline Mparambo, en commune Cibitoke, de la province Bujumbura, un sentiment de méfiance et de soupçon marque quotidiennement les esprits.

Certains habitants témoignent que des pratiques de sorcellerie existent. « Auparavant, je n’y croyais pas, jusqu’au jour où j’ai croisé à une heure avancée de la nuit un homme soupçonné d’être un sorcier dans notre localité, vêtu d’habits usés avec un bonnet en écorce, et qui m’a sommé sur le champ de ne rien dire à personne de ce que j’ai vu, au risque de mourir », confie Georges* (43 ans), habitant Mparambo.

Du haut de ses 37 ans, Melance* habitant lui aussi la colline Mparambo, affirme être envoûté par une de ses connaissances. Il assure qu’une dame lui avait avoué qu’il se rendra à l’évidence de l’existence de la superstition après ses noces : « Contre toute attente, quelques mois après mon mariage avec ma dulcinée, je me suis alité. Tous les examens médicaux n’ont rien révélé sur ma maladie qui démangeait mon ventre. C’est grâce à la délivrance et aux prières que je me suis rétabli », indique-t-il.

Ces cas de sorcellerie sont légions dans cette localité, selon Adrien Hatungimana, chef de colline Mparambo. Cet administratif signale que certains individus usent des pouvoirs maléfiques pour faire du mal aux autres : « Le cas récent et qui a défrayé la chronique est celui d’un employé qui demandait incessamment son dû à son employeur, et ce dernier au lieu d’honorer ses engagements, a plutôt préféré se servir de la magie noire afin de se débarrasser de son employé, qui s’est retrouvé le matin coincé au sommet d’une antenne relais », raconte-t-il.

Une suspicion dangereuse

Cependant, regrette Monique*, une sexagénaire habitant la colline Mparambo, certaines personnes peuvent être victimes des on-dit à propos de la sorcellerie : « Moi-même, j’ai été injustement accusée d’être ensorceleuse, et certains individus m’ont maintes fois menacée de me tuer. C’est tellement dangereux que l’on soit condamnée ainsi par certains individus, suite aux accusations gratuites. Toutes les infractions  devraient être jugées par les instances judiciaires. »

Abondant dans le même sens, Gilbert* (40 ans), habitant Mparambo, fustige l’attitude de ceux qui cherchent toujours à semer la haine dans la communauté, en tentant de marginaliser une personne ou toute sa famille, par des calomnies en rapport avec leur prétendue pratique de la magie noire : « Il y’a des personnes mal intentionnées, qui, pour tenter de nuire à la réputation ou à la vie des uns ou des autres, usent de la diffamation à propos de la superstition. Dans ce cas, l’accusé risque toujours de subir de gros soucis dans la communauté. Il est humilié, discriminé, et des fois peut subir des préjudices physiques. »

Pour le sociologue Richard Nkunzimana, les croyances superstitieuses datent de longtemps. A un certain moment, explique cet expert, s’il y a des problèmes qui naissent dans l’entourage, des gens commencent à dire que c’est à cause de telle ou telle autre personne qui détient des pouvoirs maléfiques : « On commence à l’étiqueter, à chuchoter, mais petit à petit, ça peut même faire naître des intoxications. On va dire que celui-là est un féticheur, qu’il héberge un lion, un guépard, un serpent, un python, pour implicitement signifier qu’il détient des forces surnaturelles, ou juste pour le qualifier de féticheur. »

Et l’individu étiqueté, poursuit Mr Nkunzimana, risque d’être exclu au niveau de l’entourage : « Il y a quelques temps, des gens ont été attaquées, elles ont été battues à mort, accusées d’être des féticheurs, qu’elles ont exercées des pouvoirs maléfiques sur des familles », indique-t-il.

Une gestion complexe

Néanmoins, éclaircit ce sociologue, les lois ou les juridictions burundaises ne peuvent pas déterminer les caractéristiques de l’ensorcellement, le code pénal n’étant pas compétent pour le déterminer : « On ne fait que corriger ou punir l’extériorisation. Sinon, la justice burundaise n’a pas, franchement, de documentation suffisante pour punir l’ensorcellement. Ce ne sont que des soupçons qui se font autour. »

Selon toujours cet expert, quand il y a des soupçons au niveau de la société, les gens devraient d’abord échanger sur ça, se concerter mutuellement, et voir si elles peuvent régler le problème au niveau de la base : « Après ça, il faut avancer vers l’administration. C’est l’administration qui est là pour gérer les problèmes entre les individus et entre les familles. Il faut quand même qu’il y ait une sensibilisation sur l’existence des forces non maîtrisables, mais qui ne devraient pas être sources de divisions ou de bouleversements de la cohésion sociale », recommande-t-il.

Même son de cloche chez Adrien Hatungimana, chef de colline Mparambo, qui souligne que des sensibilisations sont toujours tenues à l’endroit de la population pour les appeler à observer un comportement responsable face à des rumeurs et à des soupçons sur la sorcellerie, et à ne jamais se faire justice : « Nous conseillons aussi à tout un chacun de couper court avec les pratiques de la magie noire car elles menacent le bien-être social et peuvent nuire à la réputation de toute sa famille ou toute sa descendance. »

Bien que difficile, cet administratif exhorte la justice burundaise à mettre à jour le code pénal pour punir les auteurs des cas de sorcellerie afin de limiter le verdict populaire ou les vengeances : « Jusqu’à maintenant, c’est difficile de gérer des accusations de superstition dans la communauté, car les institutions juridiques ne sont pas compétentes pour traiter de tels dossiers. Nous avons déjà dû interpeller la police plus de 5 fois pour mettre en lieu sûr ceux accusés des pratiques de magie noire afin d’éviter qu’ils soient condamnés à la vindicte populaire. »

Cette requête du chef de colline de Mparambo trouve un écho au sein de l’opinion de cette colline qui appelle l’Etat à mener une profonde réflexion sur le sujet de la sorcellerie dans la société burundaise. Pour Emile* (32 ans), des études doivent être réalisées pour statuer sur l’existence des pratiques de la magie noire afin de trouver une solution et des sanctions à l’endroit des coupables : « Il faut qu’il y’ait aussi des réunions dans l’intention de sensibiliser la population sur la façon de gérer les soupçons à propos de la superstition. »

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