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Rutana : quand les atteintes à la vie privée fissurent la cohésion sociale

À Rongero, dans la province de Rutana, les commérages et humiliations publiques fondés sur la vie privée prennent l’allure d’une violence silencieuse. En s’installant durablement dans le quotidien, ces pratiques fragilisent la dignité individuelle, nourrissent les frustrations et menacent l’équilibre social au sein de la communauté.

Sur les hauteurs verdoyantes de Rongero, commune Rutana, province Burunga, les murmures sont devenus des armes. Dans cette communauté rurale autrefois soudée, commérages, moqueries et humiliations publiques s’invitent dans les conversations, les ruelles et les foyers.

Pascal* (38 ans) vit dans la maison familiale héritée de ses grands-parents sur la colline Rongero :« Depuis que j’ai repris la maison de mon défunt grand-père, certains me traitent de profiteur. Ils disent que je vis sur le dos des morts, que je n’ai rien construit moi-même, que je ne suis même pas capable d’ériger ma propre maison. Pourtant, je devrais l’occuper utilement puisque les autres membres de ma famille vivent ailleurs. Mais ici, on préfère salir que comprendre. »

Aline* (27 ans) souligne, elle aussi, que l’apparence vestimentaire alimente souvent les indiscrétions : « Lorsqu’une personne porte un vêtement beau et neuf, certains ne se gênent pas pour lancer des ragots sur sa valeur ou sur l’origine de l’argent qui a servi à l’acheter. Parfois, les langues se délient au point d’accuser de gaspillage. »

Donatien* (29 ans), célibataire, dit subir une pression sociale constante : « Je vis actuellement dans une maison familiale avec ma mère. À chaque réunion, on me lance des piques : “Tu n’as toujours pas trouvé de femme ? Tu attends quoi ?” Certains disent ne pas comprendre pourquoi je ne me marie pas alors que j’ai les moyens financiers. Mais le mariage n’est pas une course. Je ne supporte plus cette pression. »

Une culture du dénigrement enracinée

Les jeunes couples ne sont pas épargnés par les jugements. Jacques* (30 ans), également habitant de Rongero, témoigne : « Quand un garçon et une fille sortent ensemble, il y a toujours des racontars du genre : “leur mariage ne va pas durer” ou “ils ne vont pas bien ensemble”. »

De son côté, Anicet* (45 ans), maçon depuis plus de vingt ans à Rongero, peine à digérer les potins colportés à son sujet : « J’ai travaillé dur depuis ma jeunesse. J’ai construit des maisons pour des dizaines de familles. Mais comme je n’ai pas encore bâti la mienne, on me traite de raté. On oublie que j’ai élevé mes enfants et payé leurs études. Ce n’est pas rien. »

Pour lui, ces comportements relèvent d’un manque de respect et d’éducation civique :« Il y a une volonté de décourager. Quand quelqu’un commence à se relever ou à rêver, on le ramène à la boue. Il y a aussi de la méchanceté gratuite, des gens qui se sentent mieux en rabaissant les autres. »

Aline* y voit surtout l’effet de la jalousie : « Certains ne supportent pas de voir les autres progresser, même un peu. On croit que tout est sujet à commentaire, comme si la vie des autres nous appartenait. »

Pascal*, pour sa part, parle d’une stratégie de domination sociale : « En humiliant publiquement, on cherche à briser l’autre, à l’empêcher de s’élever. C’est une forme de violence psychologique. »

Des conséquences sociales explosives

Selon Pascal*, les effets de ces humiliations sont loin d’être anodins : « Parfois, cela blesse profondément l’amour-propre. Ce n’est pas facile de vivre dans un environnement où chaque regard semble juger. »

Aline* met en garde contre les dérives possibles : « Le sentiment de rejet, surtout lorsqu’il touche un groupe humilié, peut se transformer en vengeance. Cette vengeance peut prendre la forme de violences verbales ou physiques, avec son lot de dégâts humains et matériels. »

Jacques* redoute une dégradation plus grave du climat social :« Ce climat malsain ronge le tissu social, alimente les rancœurs et fragilise la paix communautaire. Si cela continue, il y aura des divisions, des conflits, peut-être pire. Les frustrations s’accumulent et peuvent déboucher sur des violences aux répercussions durables. »

Pour Alain-Désiré Bukeyeneza, expert en droits de l’homme et en résolution pacifique des conflits, les atteintes répétées à la vie privée favorisent des mécanismes d’exclusion : « Lorsqu’un individu subit une atteinte grave à ses droits, il peut se regrouper avec d’autres autour d’une souffrance partagée. Ces groupes, se percevant comme marginalisés ou menacés, développent des stéréotypes et des préjugés, ce qui fragmente la société. »

Face à l’injustice, poursuit-il, certains se tournent vers la justice, d’autres vers la violence, alimentant un cycle de haine et de représailles : « Ce climat conflictuel peut dégénérer en violences collectives aux conséquences graves, allant parfois jusqu’à la mort. À terme, on observe une perte de confiance dans la loi et les institutions, ce qui menace la cohésion sociale et les fondements mêmes de la gouvernance. »

Un appel à la conscience collective

M. Bukeyeneza rappelle que le droit à la vie privée est garanti par la Constitution du Burundi et par des instruments juridiques internationaux : « Personne, pas même l’État, n’a le droit de s’immiscer dans la vie personnelle d’un individu sans motif valable. Partager des informations privées d’autrui, en public ou sur les réseaux sociaux, est interdit et puni par la loi. Beaucoup l’ignorent, surtout avec les nouvelles technologies qui facilitent ces pratiques. Pourtant, ce droit protège la dignité, la sécurité et la liberté de chacun. »

Selon lui, les pouvoirs publics ont la responsabilité de sensibiliser la population au respect de la vie privée :« La liberté individuelle s’exerce dans les limites fixées par la loi, les coutumes et le respect d’autrui. En cas d’atteinte à la vie privée, la justice doit être saisie afin de sanctionner les auteurs et rétablir les droits des victimes. »

Richard Njejimana, chef de colline Rongero, reconnaît que certaines paroles portent atteinte à la vie privée et provoquent des tensions sociales. Il appelle la population à éviter toute immixtion dans la vie des autres afin de préserver la cohésion sociale.

*Nom d’emprunt

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