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Quand le faux devient viral : l’IA alimente la haine en ligne


De plus en plus réalistes, les contenus générés par l’intelligence artificielle envahissent les réseaux sociaux. Derrière leur aspect spectaculaire, certains sont utilisés pour manipuler l’opinion, salir des réputations et alimenter les tensions au sein de la société.

Dans les rencontres physiques comme dans les discussions en ligne, des habitants de la zone de Kirundo, en province de Butanyerera, disent voir apparaître régulièrement sur leurs téléphones des images qui semblent réelles, mais qui sont en réalité fabriquées à l’aide d’outils d’intelligence artificielle.

Pour Gilbert*, habitant de Kirundo, la diffusion de ces images alimente la haine et la division :« Un jour, un compte anonyme très suivi sur les réseaux sociaux a partagé une image du Président de la République dans laquelle on lui avait fait porter une jupe. Beaucoup de gens ont ri, mais d’autres se sont mis en colère. Certains pensaient que c’était vrai, et cela a provoqué des discussions très tendues dans les commentaires. »

Selon lui, l’image était si réaliste que plusieurs personnes ont cru qu’il s’agissait d’une véritable photographie :« Moi-même, j’ai eu des doutes quant à l’authenticité de l’image. La technologie a évolué à un point tel qu’il est difficile de démêler le vrai du faux. »

Au-delà du caractère spectaculaire de ces montages, Yvette*, elle aussi habitante de Kirundo, dénonce leurs conséquences sur les relations sociales. Cette trentenaire raconte avoir vu circuler une autre image inquiétante : « On voyait une personnalité publique avec la bouche couverte de sang et des cornes sur la tête. Les commentaires étaient très violents. Les gens l’insultaient et disaient qu’il était un démon. Pourtant, personne ne savait si l’image était vraie ou fabriquée. »

D’après elle, ces contenus sont dangereux parce qu’ils influencent rapidement l’opinion :« Lorsqu’il s’agit de quelqu’un qui a une influence politique ou sociale, les gens se divisent vite. Certains prennent l’image comme preuve, ce qui crée de la méfiance entre les communautés. »

Une menace pour la cohésion sociale

Les manipulations ne visent pas seulement les responsables publics. Des habitants de Kirundo rapportent que des citoyens anonymes peuvent également être pris pour cible. Thierry*, lui aussi habitant de Kirundo, évoque un cas qui a suscité de nombreuses réactions dans son quartier : « J’ai vu l’image d’un voisin qu’on avait habillé avec une tenue militaire alors qu’il n’est pas soldat. Certains ont commencé à dire qu’il travaillait secrètement pour les rebelles. Cela a alimenté beaucoup de rumeurs à son sujet. »

Pour Claude, ces montages peuvent rapidement détruire la réputation d’une personne : « Même quand on explique que l’image est fausse, il y a toujours des gens qui continuent à y croire », regrette-t-il.

Les conséquences peuvent être lourdes pour les victimes. Jeanine*, habitante de Kirundo, évoque le cas d’une femme mariée dont l’image aurait été manipulée :« Une photo a circulé montrant une femme mariée dans une situation de débauche avec un prétendu amant. Son mari a commencé à se méfier d’elle, et des disputes ont éclaté dans la famille. Elle n’a pas supporté les humiliations et les stigmatisations et a fini par quitter son domicile pour aller vivre ailleurs. Plus tard, on a appris que la photo avait été entièrement fabriquée. »

Selon Thérèse*, ces manipulations peuvent provoquer des conflits familiaux et sociaux :« Les gens jugent et insultent sans savoir si c’est vrai. Cela crée des divisions profondes dans la communauté. »

Hermenegilde*, également habitant de Kirundo, estime que certaines images sont conçues pour influencer l’opinion :« Quelqu’un peut fabriquer une image pour salir la réputation d’un adversaire politique ou d’une personnalité influente. Cela peut servir à affaiblir quelqu’un pour accéder au pouvoir ou défendre ses intérêts. »

Il souligne également le rôle amplificateur des réseaux sociaux :« Une seule personne peut créer une image, mais des centaines d’autres la partagent sans vérifier. »

Une révolution technologique à manier avec prudence

Pour les habitants de Kirundo, l’une des principales inquiétudes reste la difficulté à reconnaître l’authenticité de ces contenus. Désiré*, enseignant, explique que la qualité des images générées par l’IA trompe facilement :« Avant, on pouvait facilement voir qu’une image était truquée. Aujourd’hui, c’est presque parfait. Même moi, en tant qu’enseignant, j’ai parfois des doutes. »

Selon lui, le manque de connaissances sur l’intelligence artificielle rend la population vulnérable :« Beaucoup de gens n’ont jamais entendu parler de ces technologies. Ils pensent que tout ce qu’ils voient sur internet est vrai. »

Même inquiétude chez Donavine*, habitante de Kirundo, qui évoque le cas d’une créatrice de contenus très suivie :« Une photo a circulé où on l’avait fait apparaître en bikini en plein public. Beaucoup de gens l’ont jugée très durement, alors que plusieurs affirmaient qu’il s’agissait d’un montage réalisé avec l’intelligence artificielle. »

Selon elle, ces contenus peuvent entraîner un véritable harcèlement en ligne :« Les commentaires deviennent très haineux. Les gens insultent, menacent et partagent encore davantage l’image. »

Elle plaide pour des campagnes de sensibilisation :« Il faut former la population pour qu’elle comprenne que ces images peuvent être fabriquées. » Elle estime également que l’usage de l’IA pour nuire à autrui devrait être sanctionné par la loi.

Un appel à la responsabilité

Pour Acher Niyonizigiye, expert en leadership et personnalité influente sur les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle constitue une avancée technologique majeure et potentiellement bénéfique. Mais, comme toute technologie, elle reste neutre et dépend de l’usage qu’en font les humains.

Il met toutefois en garde contre les risques liés à la méconnaissance du public : « Beaucoup de personnes ne savent pas encore distinguer un contenu authentique d’un contenu généré par l’IA. Cela offre une opportunité à des individus mal intentionnés de manipuler l’information et d’alimenter la haine sans que le public s’en rende compte. »

Il rappelle que l’IA permet désormais de manipuler des voix, des images et des vidéos pour faire croire à des faits inexistants : « Ces manipulations peuvent porter atteinte à la dignité d’une personne et susciter la haine, notamment lorsqu’il s’agit de figures publiques. Elles peuvent aussi diviser l’opinion et fragiliser la cohésion sociale. »

Acher Niyonizigiye cite notamment des images truquées montrant des dirigeants en situation de conflit ou ridiculisés, ayant provoqué des réactions violentes en ligne :« Ces contenus créent des clivages : certains internautes défendent la personne visée, d’autres l’attaquent, ce qui alimente la haine dans les discussions. »

Selon lui, ces pratiques peuvent progressivement détériorer le climat social en renforçant la méfiance et l’animosité. Certains créateurs agissent pour attirer l’attention, d’autres pour des intérêts politiques ou personnels.

Face à ces dérives, il appelle à une utilisation responsable des réseaux sociaux : vérifier les sources, se méfier des contenus suspects, consulter des médias fiables et dénoncer les publications haineuses.

L’enjeu, conclut-il, est d’utiliser ces technologies de manière constructive, afin de préserver la paix sociale et renforcer la cohésion au sein de la société.

*nom d’emprunt

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