Attentif à l’actualité littéraire burundaise, Louis-Marie Nindorera nous livre son regard sur « Le Parcours d’une Femme Guerrière », une autobiographie de Françoise Romaine Nzambimana parue en décembre 2024 aux Éditions Nsanzeryaka.

Au Burundi où traditionnellement, la parole est l’attribut de l’homme, les convenances voudraient que celle-ci ne soit pas prise pour parler de soi, ni pour offenser les hauts dignitaires ou pour troubler les morts dans leur repos paisible et éternel.
Qu’une femme se mette coup sur coup à parler, qui plus est, d’elle-même, à troubler le repos paisible de son défunt mari par l’évocation grinçante de sa mémoire, lui qui fut Premier Ministre de la République, pourrait donc bien relever d’une quadruple atteinte aux bonnes mœurs.
C’est après 75 ans, des tourments familiaux et au bout d’un chemin de guérison intérieure que Françoise Romaine Nzambimana a puisé en elle les ressources pour braver les interdits du patriarcat et témoigner. En décembre 2024, à Bujumbura, devant un parterre de potentiels lecteurs et colporteurs de parole – la sienne libérée, celle sacrée de Dieu – l’auteure a présenté son livre : « Le Parcours d’une Femme Guerrière ». Sur 161 pages, huit décennies et deux siècles, elle suçote les petites joies de son enfance, s’épanche sur les illusions et les douleurs de sa vie d’adulte, « éloignée de Dieu », jusqu’à son cheminement vers la libération spirituelle, qui la recomposera et recomposera sa famille.
Le récit des mémoires de Françoise Romaine Nzambimana tranche sur celui de ses compatriotes autobiographes mâles, souvent extravertis, absorbés par leur carrière professionnelle et le politique. Tout l’inverse de cette auteure ! Certes, sa mémoire fait quelques haltes sur son parcours scolaire, académique et professionnel.
Mais ce sont, sans conteste, ses états affectifs, ballottés par les présences et les absences de son mari, qui constituent le fil conducteur de sa narration. D’un chapitre à l’autre du livre, on voit s’éroder sa patience et ses espoirs de voir Edouard Nzambimana, nommé sans circonlocutions, la rejoindre et la soutenir dans un partenariat affectif et matériel, préconjugal, conjugal, parental et entrepreneurial harmonieux. Car aussi bon qu’il fut envers les siens, qu’il couvrait occasionnellement de cadeaux, Edouard descendait rarement de ses perchoirs politiques pour vivre et grandir aussi dans l’expérience affective aux côtés des siens, comme son épouse en rêvait.
Tour à tour membre du Conseil National de la Révolution qui renversa le président Micombero en novembre 1976, Premier Ministre, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, ministre des Travaux publics, etc. Edouard dévouait son temps et ses passions à sa patrie et à la compagnie de ses semblables mâles. « Le Parcours d’une Femme Guerrière » est émaillé d’anecdotes et d’événements, heureux et malicieux, revisités surtout pour souligner la solitude dans laquelle l’auteure y faisait face.
Toute cette première partie du livre donne la perspective d’une femme sur l’épuisement et l’abattement qui montent en elle et la rongent, lorsqu’elle est confrontée à une forme pernicieuse de masculinité négative. Car Edouard Nzambimana n’avait rien de l’homme violent et offensant envers sa femme et ses enfants. Il les aimait. Sans être là. Et la société burundaise dédouane l’homme de toute responsabilité affective et éducative au sein de sa famille, à plus forte raison si la Patrie l’a appelé aux plus hautes responsabilités. Le patriarcat cultive et valorise l’entretien du secret. Par exemple, que son mari ait tenu son épouse dans l’ignorance des affaires qu’il embrassa après sa vie politique, est considéré comme normal, tant qu’il pourvoit aux besoins de sa famille. Le réquisitoire charge plutôt l’épouse « capricieuse » qui s’en plaindrait : « N’uko zubakwa ! (Ainsi se font les ménages !) »
Avec la seconde partie de son livre, Françoise Romaine Nzambimana aborde un tournant mystique : sa rencontre avec Jésus-Christ, qui la métamorphose et l’exalte. Elle est à Montréal, à plus de 11,000 km de son Burundi natal, dans une retraite spirituelle de trois jours. Ses mains sont jointes dans celles d’une femme pasteur qui l’exhorte à transcender ses aigreurs et pardonner, à voix intelligible et nommément. À plusieurs égards, le récit de la grâce qui la toucha en cet instant, alors qu’elle pardonne … son mari, est le point culminant de son récit.
Si l’auteure trouve la force de transgresser les règles rundi de « bienséance » qui exaltent le maintien, le silence dans la souffrance, et si elle s’ouvre des blessures de son cœur, en toute transparence, c’est pour mieux magnifier la transformation qui s’opère en elle, par la grâce de Dieu et la recomposition familiale qui part de là. Dans son cœur, cette grâce surclasse toutes les « sagesses rundi » oppressives, qui accuseraient ses indiscrétions, sa « sensiblerie ». Elle les éclipse de quelques-uns des versets de prophètes (Esaïe) et apôtres (Marc, Jean, Mathieu, etc.), qui ont guidé son chemin vers la paix intérieure et la libération. Cet instant de grâce amène aussi ses lecteurs à une croisée de chemins. Car c’est un peu comme si à partir de ce moment, la narratrice s’embarquait dans une bulle spirituelle, à bord de laquelle ne sont admis que ceux qui ont suivi le même chemin spirituel qu’elle. Ou du moins, ceux capables de se nourrir des paroles qu’elle tire de la Bible avec le même appétit spirituel qu’elle. Beaucoup de lecteurs resteront à quai et devront se contenter de contempler la bulle s’élever et s’éloigner au loin. Ce sont tous ceux qu’elle tient, avec une pointe de hauteur, comme « éloignés de Dieu », comme longtemps elle le fut.
Malgré des insuffisances éditoriales et littéraires patentes, cette autobiographie a le grand mérite d’ajouter une perspective plus genrée et spirituelle à la petite série en cours d’autobiographies livrées sur l’étroit marché de la production littéraire, au Burundi. Au Burundi, Françoise Romaine Nzambimana fait œuvre de pionnière dans le genre autobiographique qui brise des tabous et tord le cou aux « sagesses rundi » qui perpétuent des représentations dégradantes des vocations et des responsabilités conjugales et parentales.
C’est une chose de le faire dans un article de revue scientifique, une thèse de doctorat. C’en est une autre de le faire en exposant son propre vécu, dans ses peines, sans détours ni circonlocutions.
Il faut espérer que ce livre fera des émules, chez les hommes notamment, afin qu’ils parlent aussi en époux, en pères, grands-pères, chez les femmes, qu’elles aient eu ou pas un mari, qu’elles aient fondé ou pas une famille. Une femme ne naît et ne devrait pas être élevée dans cette seule vocation. Au Burundi, l’autobiographie a encore du chemin à faire pour libérer les récits de vie des tabous et pour les dévier des sentiers battus.




