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L’héritage des chanteurs : un écho à travers les âges

Chaque 1er mai, le monde entier célèbre la Journée internationale du travail. Au Burundi, cette journée est également commémorée, et c’est l’occasion de récompenser et d’encourager les meilleurs travailleurs. Toutefois, certains retraités, notamment d’anciens membres de l’orchestre national, appellent à ne pas oublier leurs voix qui ont autrefois fait vibrer le pays.

Il est exactement 9 heures. C’est le rendez-vous que nous a fixé Mathias Mijuriro. Il s’apprête à se rendre en ville pour jouer de l’Umuduri devant les passants. Il en est certain : aujourd’hui, il ne manquera pas de pain.

Nous nous empressons de nous rendre à l’église catholique de Gatumba, le lieu de rencontre qu’il nous a proposé. Il ne veut pas nous recevoir chez lui, car la maison a été inondée lors du phénomène El Nino qui a récemment emportée pas mal de maisons dans cette localité. Nous respectons son choix, mais ça dit beaucoup à l’équipe de journalistes que nous sommes.

Bien qu’effacés par le temps, les membres du club Nakaranga ont longtemps égayées les âmes des téléspectateurs de la Radiotélévision nationale du Burundi en particulier, alors qu’ils faisaient parte de l’orchestre nationale comme des fonctionnaires de l’Etat affectés au ministère de la culture. Aujourd’hui, 42ans au service de l’état, tout ce qu’ils souhaitent, c’est que le pays se souvienne de cette époque ou ils chantaient et la nation écoutait.

Quand les refrains portaient une nation

« De l’air dans mes poumons, un peu de soleil, quelques chants d’oiseaux, et les doux vagues du lac Tanganyika », c’est tout ce à quoi j’ai droit, réponds Mathias quand nous lui demandons comment il va. Apres une brève présentation, Matthias nous raconte le passé glorieux de son orchestre ; «Moi j’ai commencé à utiliser l’Umuduri depuis que j’ai trois ans. L’entourage me connaissait pour mon talent. Parfois je chantais au clair de lune pour les voisins. J’ai donc grandi en jouant cet instrument traditionnel. Mon club Nakaranga et moi avons commencé à interpréter des chansons folkloriques et traditionnelles depuis 1976, mettant en avant des instruments emblématiques comme Umuduri, Ikembe, Inanga, Umwironge.»

Et de marteler : « Pour moi, cet instrument est sacré. Il nourrit ma famille. C’est grâce à lui que j’ai travaillé au ministère de la culture comme fonctionnaire de l’état pendant 42 ans, et que j’ai aidé à divertir la nation et à la sensibiliser quand il le fallait. »

Pour rappel, c’est Mathias Mijuriro qui a écrit et chanté ‘abanywa inzoga twaragowe’. «  C’était pour sensibiliser contre la prise excessive de l’alcool, mais j’utilisais mon humour pour ne raconter seulement que les malheurs d’un ivrogne », raconte Mathias.

Pour la petite histoire, les années 70 étaient aussi une période d’apogée pour la musique moderne qui correspond à l’ascension des chanteurs célèbres comme Africa Nova, Canjo Amissi, et d’autres,… A l’époque, le club Nakaranga se distingue dans la promotion des instruments de musique traditionnelle comme le raconte Mathias.

«  On nous respectait à cette époque. Nous avons représenté le pays à plusieurs reprises faisant le tour d’Afrique, d’Europe et d’Amérique pour chanter. Mais telle une étoile filante, aujourd’hui on nous a oubliés. Même le 15 avril quand les autres célèbrent la journée internationale de l’artiste, personne ne parle de nous », regrette amèrement Joseph Torobeka, un autre ancien membre du club Nakaranga.

Gloire fugace

Pour M. Mijuriro, la génération d’aujourd’hui ne respecte pas les icones patriotes qu’ils ont été et qu’ils restent. C’est vrai que les années passent, mais leur musique reste.  Certains s’arrogent même le droit d’interpréter ces chansons et de gagner l’argent sans l’accord des compositeurs originels.

D’un air grave chargé de colère Mathias me lance : « Imaginez que même aujourd’hui les gens aiment mes chansons. Pendant les soirées, d’autres les interprètent et gagnent de l’argent sans ma permission, et ne m’invitent même pas à titre honorifique. Ils vont même à l’étranger et gagnent de l’argent avec mes tubes les plus connus. Ils reviennent avec des devises, mais moi le concepteur je n’ai même pas de passeport. Même ici au pays, personne ne m’invite pour proposer ma prestation dans de grands concerts. Vous ne trouvez pas cela injuste vous ? »

Et de poursuivre : «  Mais ils oublient que j’ai eu ces mots-là après avoir travaillé très dur pour placer chaque mot à sa place afin de mieux divertir. Si donc quelqu’un me vole ma chanson alors qu’elle était destinée à nourrir ma famille, il ne me vole pas à moi seule mais à toutes les personnes qui comptent sur mes efforts pour vivre. »

Appel à plus de protection du droit d’auteur

Tout comme Mathias Mijuriro, Joseph Torobeka exhorte le ministère de la culture à penser à instaurer les lois qui protègent leurs productions : « Même si je m’éteignais sans avoir bénéficié de ce à quoi le droit d’auteur me donne droit, au moins que les choses s’améliorent pour les générations futures. »

La chanteuse Bernice the bell va plus loin. Pour elle, il faut des infrastructures bien construites et sécurisées de façon à pouvoir organiser de grands concerts, inviter des chanteurs internationaux de renoms faire participer ces anciennes gloires de la musique traditionnelle : « Il nous faut honorer les chanteurs nationaux, assister à leurs concerts, et pourquoi pas voyager avec eux afin de vanter à l’étranger la beauté de la musique burundaise. »

Contactée, Mme Claudette Mukankuranga, directrice de l’office burundais des droits d’auteurs et des droits voisins (OBDA) n’y va pas par quatre chemins : « La loi no1/021 de 30 décembre 2005 portant protection du droit d’auteur et du droit voisin au Burundi, est en vigueur pour contourner ce défi que rencontrent les artistes burundais. »

Et d’appeler tous les artistes à faire enregistrer leurs productions afin de mieux être protégé : « Si une œuvre a été enregistrée, même son auteur n’est plus vivant, ses ayant droits peuvent bénéficier des redevances que leur permet ce droit d’auteur après 50 ans. »

Pour rappel, 367 artistes des domaines différents et 2495 œuvres sont enregistrés à l’OBDA.

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