Le trafic d’enfants s’enracine dans les provinces frontalières. À Kigwena, habitants et autorités locales dénoncent une réalité macabre : le commerce d’enfants perdure, certains ont déjà trouvé la mort. Ils exigent des sanctions immédiates et des actions concrètes pour stopper ce fléau.
Kigwena, commune de Rumonge. Malgré un calme apparent et un paysage à couper le souffle, un drame invisible mais bien réel se vit. Dans cette zone frontalière de la province de Burunga, un fléau persiste dans l’ombre : le trafic d’enfants. Les victimes ? Des filles âgées de 10 à 15 ans, arrachées à leur foyer.
Le cas le plus tragique : une fillette de 14 ans, morte après avoir été emmenée en Tanzanie. Les habitants dénoncent un silence coupable. Selon eux, la personne arrêtée pour ce crime n’a jamais été sanctionnée, et la famille de la victime reste sans indemnisation. Le chef de zone confirme : l’accusé avait déjà été surpris à plusieurs reprises emmenant d’autres enfants, mais aucune mesure sérieuse n’a été prise. Résultat : le drame continue de se répéter, et la peur grandit dans la communauté.
Submergée par l’émotion, les larmes aux yeux, Maman Chanella raconte un drame qui a bouleversé sa vie. Sa fille de 14 ans a été emmenée en Tanzanie à son insu : « J’étais au marché pour vendre afin de nourrir mes enfants, car leur père nous a abandonnés. C’est là qu’un enfant du quartier m’a appris que Chanella avait été emmenée, et que c’était notre voisin qui l’avait prise. Quand je suis rentrée chez moi, j’ai compris que c’était vrai : il ne restait même plus un seul vêtement. »
Après cet incident, Maman Chanella s’est rendue auprès des autorités locales pour demander de l’aide. Au début, la personne accusée a nié avoir enlevé l’enfant.
Le calvaire d’une mère
Mais après une nuit passée en détention, elle a fini par avouer et a promis de ramener Chanella rapidement. « Vers minuit, j’ai reçu un appel disant qu’on l’avait ramenée. J’ai demandé qu’on me la rende le lendemain matin, après qu’elle soit passée à l’hôpital pour vérifier sa santé », raconte-t-elle. Le lendemain, l’enfant a relaté son calvaire.
Elle avait été transformée : on lui avait mis des couleurs dans les cheveux et sur les ongles. « Chanella nous a dit qu’elle ne faisait aucun travail là-bas, mais ce qu’elle a vécu reste un mystère », explique sa mère. Elle ajoute que la femme qui avait emmené sa fille a été relâchée, mais quelques jours plus tard, elle a reçu un message inquiétant de sa part, menaçant de faire du mal à l’enfant.
Quelques mois après son retour, la même femme est revenue chercher la jeune Chanella. Plus tragique encore : après un certain temps, cette dernière a reçu un appel l’informant que l’enfant était gravement malade. « Une des filles m’a téléphoné pour me dire que Chanella était dans un état critique : elle ne parlait plus, ne pouvait plus s’asseoir, et qu’elle se trouvait à Kigoma », raconte, Maman Chanella bouleversée. Alarmée, elle a immédiatement alerté les autorités. Ce jour-là même, la coupable a été arrêtée alors qu’elle transportait quatre autres jeunes filles vers la Tanzanie. « Chanella a été ramenée, mais dans un état alarmant, presque comme si elle était morte. Elle portait des blessures sur tout le corps, avec des morceaux de chair arrachés sur les fesses, la tête et les jambes », explique-t-elle en sanglotant.
Une famille lâchée à son triste sort
Avant de conduire sa fille à l’hôpital, Maman Chanella a réuni des proches pour prier pour elle. Elle l’a ensuite amenée à l’hôpital de Ruracinyika, mais à leur arrivée, on les a chassés à cause de l’odeur nauséabonde qui émanait des blessures de l’enfant. « Après cela, ils m’ont demandé quatre millions de francs pour la soigner. J’ai payé, car ma fille souffrait énormément », raconte-t-elle.
Quelques jours plus tard, sa fille a repris connaissance et a expliqué qu’elle ne comprenait pas comment elle s’était retrouvée dans cet état. « Elle m’a dit qu’on l’avait couchée quelque part, et qu’au réveil, elle avait des morceaux de chair arrachés. Son corps portait des traces de coups de bâton… Ce qui est encore plus choquant, c’est qu’à son arrivée en Tanzanie, elle avait été violée », témoigne sa mère, la voix brisée.
Pendant le séjour à l’hôpital, le conseiller du gouverneur est venu lui rendre visite. En s’approchant, il demanda : « Chanella, qu’est-ce qui se passe ? » L’enfant répétait sans cesse : « Hamagara maman Zayi, aze ankuremwo bino bintu ndarushe » – des mots qui suggèrent que des pratiques mystérieuses et dangereuses avaient eu lieu, et qu’elle aurait été destinée à des rituels occultes. Sa mère explique que le conseiller leur avait assuré suivre la situation de près le lendemain. Quelques jours plus tard, Chanella rendait l’âme.
La justice aux abonnés absents
Malgré les promesses de suivi de l’affaire, rien ne s’est passé comme prévu. Alors que la famille était plongée dans le deuil et cherchait les moyens d’organiser les funérailles de Chanella, le coupable a été relâché. Maman Chanella déplore n’avoir reçu aucune aide : ni pour soigner son enfant, ni pour couvrir les frais, encore moins pour obtenir un soutien juridique. Elle confie vivre aujourd’hui dans l’endettement, incapable de rembourser l’argent qu’elle a dû dépenser.
Et de conclure par un appel poignant : « Que tout citoyen confronté à une telle épreuve reçoive un véritable soutien, et que la justice soit rendue, pleinement, sans complaisance ni oubli. »
Une assistance administrative au minima
Augustin Ntirabampa, l’un des cinq élus de la colline de Nyakuguma, dans la zone Kigwena, reconnaît que la sécurité reste globalement bonne, mais déplore la persistance d’un fléau : certains individus enlèvent des filles âgées de 13 à 14 ans pour les emmener en Tanzanie. Il confirme qu’une femme a récemment été arrêtée en flagrant délit alors qu’elle transportait quatre jeunes filles originaires de la colline de Mayengo. Remise à la justice, elle a été inculpée et incarcérée à Murembwe.
Au cours des deux derniers mois, deux autres familles ont perdu leurs filles, et des soupçons pèsent sur le fils de la femme arrêtée. « C’est elle qui, auparavant, avait emmené Chanella, jusqu’à ce que l’enfant tombe malade et finisse par mourir », affirme-t-il. Il ajoute : « Sur cette colline, de nombreuses familles pleurent la disparition de leurs filles. On soupçonne qu’elles sont emmenées en Tanzanie, et certains enfants revenus de là-bas racontent avoir été victimes d’exploitation sexuelle. »
A propos de l’assistance réclamée par les familles frappées par ce fléau, Augustin affirme que les chefs collinaires apportent leur soutien aux familles touchées, notamment un accompagnement dans les juridictions pour témoigner et aider les autorités à prendre les mesures nécessaires. Toutefois, les familles restent souvent insatisfaites, car même lorsque les faits sont évidents, la justice ne suit pas toujours son cours. « Cette femme que nous avons arrêtée en flagrant délit sur cette colline n’aurait jamais dû être relâchée. Même après le décès de Chanella, elle n’aurait pas dû bénéficier de sa liberté », déplore-t-il. Et de lancer un appel solennel à la justice : « Ce que nous demandons, c’est que la justice fasse son travail, en punissant ces personnes de manière exemplaire. »
Appel à la vigilance…

Contacté, Augustin Minani, administrateur de la commune Rumonge dit être au courant de ce phénomène en général et du cas de cette famille en particulier : « Nous faisons tout notre possible t pour que la coupable soit arrêtée. Elle avait été arrêtée et interrogée. Mais plus tard, on a dit qu’elle se serait échappée. Nous continuons à la rechercher pour qu’elle soit ramenée au pays et jugé. Nous restons en contact avec la population pour savoir comment elle pourrait être appréhendée. »
Et de lancer un appel à tous les citoyens de la commune de Rumonge : toute personne aperçue ou suspectée d’être impliquée dans le trafic d’enfants doit être immédiatement signalée aux autorités locales, afin qu’elle soit interrogée. Selon lui, cette vigilance permettrait d’agir à temps et d’éviter des dégâts irréparables.
Lors des prochaines visites dans toutes les zones, fait-il savoir, les responsables dialogueront avec les habitants pour les inviter à collaborer et dénoncer les auteurs de ces actes : « Lors de nos prochaines descentes sur le terrain, nous discuterons avec la population pour lui demander de nous aider à dénoncer les personnes impliquées dans ce trafic, notamment celles qui retirent les enfants de l’école pour les faire travailler ou les exploiter dans de mauvaises pratiques ».
Et de conclure en mettant en garde contre une autre dimension de ce fléau : la vengeance : « Certaines personnes agissent pour empêcher les enfants intelligents de poursuivre leurs études, car elles savent que ces enfants pourraient réussir et sauver la vie de leur famille. Ces individus viennent alors les manipuler pour les détourner de leur avenir. »
Aux jeunes filles, souvent ciblées, l’administrateur communal de Rumonge exhorte : « Ne croyez pas ceux qui vous promettent de vous montrer où trouver beaucoup d’argent. Informez plutôt vos parents afin que cette personne soit arrêtée à temps. »




