Parfois, lorsque les choix politiques s’alignent mal avec les besoins réels de la population, et que les décisions prises soient en décalage avec les urgences sociales, le fossé entre les gouvernants et les gouvernés se creuse dangereusement. Cette situation alimente une frustration croissante, attise une tension sourde qui finit par déchirer le tissu social.
Au cœur de la colline Gashikanwa, commune Tangara de la province Butanyerera, la construction d’une salle de réunions flambant neuve a laissé un goût amer dans la bouche de certains habitants. Alors que les besoins urgents en salles de classe et en eau potable restent criants, les autorités ont préféré ériger un local administratif de plus. « Cet édifice est un honneur et un symbole d’une initiative portée par le peuple. Malheureusement, cela n’a pas plu à toute la population locale, et certains auraient aimé que ne soit pas un projet prioritaire. », fait savoir Jean-Marie Niyonkuru, chef de zone Gashikanwa
Pour Jacqueline*, habitant la colline Gashikanwa, la priorité devrait être mise sur les infrastructures scolaires et les matériels pédagogiques afin d’améliorer la qualité de l’enseignement et les performances scolaires : « Nos enfants ont besoin de suivre les cours dans des conditions optimales, afin qu’ils réussissent pour enfin participer pleinement au développement de la communauté. »
Par ailleurs, regrette Gilbert*, habitant lui aussi Gashikanwa, la carence d’eau potable est un défi majeur pour le bien-être social de cette localité. Selon lui, l’eau est un besoin vital et prioritaire qui devrait préoccuper avant tout les autorités locales : « C’est affligeant de constater que l’administration a ignoré nos soucis liés à l’absence des robinets publics qui affectent la vie quotidienne de la population, en privilégiant l’édification d’une salle de plus qui n’abrite qu’une réunion une fois par mois, alors qu’il en existe une autre dédiée à de telles activités au bureau communal. »
Risque de conflits
D’après toujours Gilbert*, cette situation démontre le mépris de l’autorité administrative envers les citoyens. Pour lui, l’absence de concertation dans la planification des projets communautaires constitue un manquement des autorités à l’encontre de la population : « On ne nous consulte pas. Les projets sont élaborés suivant l’agenda d’une poignée d’individus, souvent pour servir leurs intérêts. », se lamente-t-il.
En revanche, indique Marie*, habitant elle aussi la colline Gashikanwa, la population devrait être au centre des initiatives communautaires, car la réussite et la pérennité de ces dernières passe par son appropriation de la part des citoyens : « Il est regrettable de constater que la population est reléguée au second plan, lorsqu’il s’agit d’investir dans le développement communautaire. Les autorités doivent aligner les priorités selon les besoins et les desiratas du peuple. »
À l’inverse, avertit Marie*, la confiance de la population envers l’autorité est minée par ce désenchantement marqué par l’initiation des œuvres qui ne reflète pas les réalités locales : « Dans l’opinion, la colère et les frustrations montent. Les gens ne croient plus aux projets portés par l’administration, car ils pensent que les fonds y dédiés peuvent être détournés à tout moment. », glisse-t-elle, avant d’ajouter : « Après la construction de la salle des réunions sur notre colline, on entend de plus en plus de rejet de l’autorité. La population se sent trahie, et c’est vraiment très déroutant. »
Pire encore, soutient Alice*, habitant Gashikanwa, le risque est grand que le recul de l’engagement des citoyens et le désintérêt civique s’installent, causant ainsi la régression du développement communautaire : « La population peut se désintéresser de la chose publique ou des affaires publiques. Cela se traduit en partie par la manifestation de leur manque d’intérêt pour les travaux communautaires, ou de la passivité face au maintien des infrastructures publiques. »
Dans le cas échéant, souligne Alice*, la méfiance et la division gagne les esprits, et finissent par compromettre la cohésion sociale : « Des dissensions sociales naissent à chaque fois que les gens pensent qu’un projet est mis en œuvre pour l’intérêt des uns et non pour l’intérêt général. Cette amertume peut alimenter de la haine et des tensions, qui attisent des heurts aux conséquences dramatiques, notamment les hostilités, les vandalismes ou bien même des tueries. »
Abondant dans le même sens, Rémy Havyarimana, expert en résolution pacifique des conflits, explique que quand les projets publics ignorent les besoins réels des citoyens, la frustration engendre méfiance, médisance et rejet systématique, même face à des actions positives : « La critique des autorités devient personnelle, fracturant les liens sociaux et transformant les doléances légitimes en conflits interpersonnels. »
Pour une gouvernance à l’écoute

Cependant, fait savoir cet expert, dans une démocratie, les projets prioritaires devraient découler des engagements électoraux du parti au pouvoir. Pourtant, regrette-t-il, un décalage persiste entre les priorités des décideurs, souvent non concertées, et les attentes des bénéficiaires mal informés ou ignorés. Ainsi, le manque de dialogue engendre incompréhension, rejet et mécontentement face à des initiatives perçues comme imposées : « La seule issue viable reste la consultation préalable des citoyens afin d’aligner les projets sur leurs besoins réels et restaurer la confiance. Les décideurs doivent impérativement ancrer leurs actions dans une écoute sincère et un respect des priorités locales. »
Même son de cloche chez Jean-Marie Niyonkuru, chef de zone Gashikanwa, qui rappelle que la population a toujours voix au chapitre quant au développement communautaire : « Nous avons une commission chargée d’élaborer et de planifier des projets publics. Toutefois, avant leur mise en œuvre, nous initions toujours un dialogue avec la population pour expliquer la plus-value de ces initiatives, et recueillir leurs doléances afin qu’elles soient prises en compte. »




