Encouragé par la réglementation en vigueur au Burundi, l’élevage en stabulation transforme progressivement les pratiques agricoles dans le pays. Cette méthode, qui impose de garder les animaux dans des enclos et de contrôler leur alimentation, a apporté des changements significatifs pour les agriculteurs. Si certains saluent ses avantages, d’autres soulignent les défis qu’elle implique…
Cette loi du 4 octobre 2018 portant stabulation permanente et interdiction de la divagation des animaux domestiques et de la basse-cour au Burundi a eu un impact significatif sur les agro-éleveurs, l’amélioration de la fertilité des sols, le renforcement des ressources financières, ainsi que la diminution des maladies des bovins.
Une adoption progressive
À Buringa, l’élevage en enclos prend de l’ampleur. Sur place, il s’observe de nombreux abris pour les vaches ainsi que leurs gardiens, occupés à les nourrir. Ces bétails ne sortent plus paître librement. Une conséquence directe de la décision de les retirer de la ville. Les éleveurs expliquent que cette méthode présente plusieurs avantages. « L’intérêt pour moi, c’est que ma vache est protégée du soleil, elle reste dans l’enclos et boit suffisamment d’eau », explique C. M, un éleveur rencontré sur les lieux.
Un autre ajoute : « Avant, le fourrage coûtait 4 000 BIF, aujourd’hui, il peut monter à 15 voire 20 000 BIF. Bien que cela demande un investissement, nous gagnons en contrepartie plus de lait et nous vendons le fumier à ceux qui peuvent en tirer profit. »
L’impact de cette transformation dépasse l’élevage. Selon Jeanine Nduhiyubusa, responsable du village de Buringa, cela a entraîné une augmentation de la production de lait et des recettes fiscales générées par cet élevage.
Une transition difficile
Dans la commune de Matongo (province de Kayanza), l’application de cette réglementation a été plus difficile. Anatole Nsavyimana du village de Rudehe explique : « Lorsque la mesure a été annoncée, nous avons eu des difficultés car nous n’étions pas habitués à couper de l’herbe pour les vaches. Mais aujourd’hui, les avantages sont nombreux : auparavant, le bétail perdait son fumier dans la nature, maintenant, il est bien conservé et sert d’engrais dans les champs. De plus, la vache nourrie en enclos produit plus de lait. Ces changements ont aussi permis d’éviter les litiges liés aux dommages causés par les troupeaux. »
Séraphine Nzeyimana, responsable du village de Ruganza, souligne également les effets positifs de cette évolution : « Avant, la récolte était minime dans certaines zones, maintenant, avec les vaches nourries à la maison, l’agriculture bénéficie d’un meilleur engrais. »
Cependant, cette nouvelle pratique a aussi entraîné l’essor du commerce de fourrage et de laitière, provoquant des cas de vol et de destructions dans les champs, souvent attribués aux Batwa. Séraphine Nzeyimana insiste sur la nécessité d’élaborer des programmes d’intégration pour éviter leur marginalisation.
Willy Frid Ntahobari, responsable agricole de Matongo, estime que le commerce du fourrage devrait être mieux encadré et que ses commerçants devraient envisager d’autres alternatives de travail manuel.
Des coûts qui inquiètent
À Gikoma, l’alimentation des troupeaux est de plus en plus coûteuse. Les éleveurs installés près de la rivière Gikoma rencontrent diverses difficultés dans leur activité, notamment le coût élevé de l’alimentation de leurs bovins. Oscar Bucumi, l’un des éleveurs témoigne : « Ceux qui vendent le fourrage exigent parfois 20 000 BIF, ce qui représente une charge lourde. Nourrir 3 ou 4 vaches peut coûter plus cher que subvenir aux besoins alimentaires d’une famille. Lorsque nous faisions paître nos vaches dans les collines, nous n’avions à rémunérer qu’un berger. Aujourd’hui, il faut aussi payer celui qui trait le lait, celui qui leur donne à boire, ainsi que ceux qui récoltent et transportent le fourrage. »
Selon les premières données issues du recensement agricole et d’élevage de mai 2024, plus de 461 754 ménages élèvent 65 450 bovins dans la nouvelle province de Bujumbura.
Défis saisonniers et solutions pour l’élevage en stabulation
À Bugendana, la stabulation fixe pose des défis saisonniers. Dans la commune de Bugendana, les éleveurs font face à une flambée des prix du fourrage, en particulier pendant la saison sèche, où les coûts peuvent doubler. « En saison des pluies, un ballot de fourrage coûte 5 000 BIF, mais en saison sèche, son prix peut monter jusqu’à 8 000 BIF. Nous demandons que des semences de fourrage soient mises à disposition afin que nous puissions en cultiver et éviter ces hausses de prix », suggère un éleveur.
Une agricultrice partage la même préoccupation : « Nous espérons qu’un jour, nous aurons suffisamment de fourrage pour que nos vaches soient bien nourries et puissent produire davantage. »
A ces préoccupations, Clément Ndikumasabo, porte-parole du ministère de l’Agriculture et de l’Élevage, confie que la hausse des prix ne touche pas uniquement les produits issus de l’élevage : « C’est une réalité économique mondiale. De mon point de vue, les choses évoluent dans la bonne direction ici. »
Et concernant la propagation de la maladie « Isuna« , qui affecte les vaches dans certaines régions, Clément Ndikumasabo appelle les éleveurs des zones touchées à limiter les déplacements de leur bétail pour éviter de contaminer d’autres troupeaux. Il assure que les experts en élevage travaillent activement pour contrôler cette maladie et trouver des solutions.
De son côté, Fidèle Ndayishimiye, agronome communal de Bugendana insiste sur l’importance de soutenir la culture du fourrage : « Nous devons continuer à promouvoir le développement des pâturages, car la stabulation améliore la santé des animaux et leur productivité. »
Selon les données du recensement, la province de Gitega est aujourd’hui leader dans l’élevage bovin. La province compte plus de 122 632 bovins répartis dans 494 561 ménages.
Les solutions proposées
Selon Faustin Ndikumana, Directeur national de Parcem, l’élevage en stabulation a engendré de nombreux défis économiques, particulièrement au moment de son introduction : « Lors du début de la stabulation, les coûts liés à l’alimentation animale ont considérablement augmenté. Les éleveurs, déjà confrontés à des défis financiers, ont dû faire face à des dépenses plus élevées pour nourrir leurs bêtes. »
Face à ces défis, Faustin Ndikumana propose plusieurs mesures pour redresser l’élevage bovin et en maximiser l’impact dont le repeuplement bovin ainsi que l’évaluation des politiques : « Il faut investir dans l’achat de bovins de qualité et les distribuer aux familles dans le besoin pour relancer l’élevage, organiser des états généraux de l’élevage afin de mesurer l’impact des politiques publiques et identifier les ajustements nécessaires et instaurer une culture d’évaluation ainsi qu’évaluer les effets des mesures prises sur le bien-être de la population pour garantir leur efficacité. »
Et pour cause, rappelle-t-il, soutenir l’élevage bovin ne se limite pas à améliorer la production de viande et de lait, il s’agit, insiste-t-il, d’un pilier essentiel pour renforcer la sécurité alimentaire et l’économie nationale. En encourageant le repeuplement et en adoptant une approche fondée sur l’évaluation de l’impact, le gouvernement et les parties prenantes peuvent jouer un rôle décisif dans la revitalisation de ce secteur clé.
Récapitulatif des articles clés de la loi sur la stabulation
La réglementation sur la stabulation permanente définit les règles encadrant l’élevage des bovins, caprins, ovins, porcins et des animaux de basse-cour. Selon les articles 3 et 4, tout éleveur ou établissement pratiquant l’élevage doit impérativement enregistrer son activité auprès de l’autorité vétérinaire communale.
L’article 8 impose que les animaux soient nourris en étable. Les éleveurs en zone rurale ou semi-urbaine doivent justifier qu’ils disposent d’une quantité suffisante de culture fourragère variée pour assurer une alimentation adéquate à leur bétail.
Concernant le déplacement des animaux, l’article 22 exige qu’ils soient accompagnés d’une feuille de route officielle comprenant une autorisation délivrée par l’administrateur de la commune d’origine, un certificat sanitaire émis par le Dr vétérinaire communal et une supervision du Dr vétérinaire provincial
L’article 33 prévoit des sanctions financières en cas de divagation du bétail sur des terres appartenant à autrui. Les amendes varient en fonction des espèces concernées, de 5 000 à 10 000 BIF par tête pour les bovins, de 2 000 à 3 000 BIF par tête pour les caprins et porcins, de 1 000 à 2 000 BIF pour les autres animaux.
Par ailleurs, l’article 34 sanctionne les gardiens négligents qui laissent divaguer le bétail confié au-delà des périmètres agricoles autorisés. Ils peuvent encourir deux mois de servitude pénale et une amende de 50 000 BIF.
C. A.




