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Burundi: l’État verrouille l’exportation du maïs, les agriculteurs s’impatientent

Au moment où le gouvernement du Burundi ne permet l’exportation du maïs qu’aux commerçants qui l’ont acquis auprès de l’Anagessa, le mécontentement s’accroît parmi les agriculteurs et au sein du Parlement. Cette mesure, destinée à réguler le domaine, suscite des préoccupations et des critiques: la sécurité alimentaire en péril, une gestion déficiente des stocks et des paiements en suspens exacerbent les tensions.

Lors d’une séance parlementaire tenue à l’hémicycle de Kigobe le 25 juin 2025, le ministre en charge notamment de l’agriculture, Prosper Dodiko, a annoncé une nouvelle décision du gouvernement du Burundi concernant l’exportation du maïs. Selon cette mesure, aucun commerçant ne recevra l’autorisation d’exporter du maïs à l’étranger, sauf s’il l’a acheté auprès de l’Agence Nationale de Gestion des Stocks de Sécurité Alimentaire, ANAGESSA en sigle.

Pour le  ministre, certains opérateurs privés achètent le maïs à un prix inférieur au tarif officiel de 1.700 FBu/kg fixé par l’État, exploitant ainsi les agriculteurs : « Nous ne leur accorderons pas d’autorisation d’exportation, mais ils ont le droit de vendre sur le marché national. Les autorisations seront exclusivement accordées à ceux qui achètent auprès d’Anagessa. »

Des inquiétudes chez les parlementaires

Dans la foulée, certains députés font part de leurs préoccupations. Ils craignent que le maïs collecté par Anagessa ne soit pas accepté sur le marché international en raison de défauts de stockage. Le député Pascal Gikeke lâche : « Vu les conditions de stockage chez Anagessa, pensez-vous que notre maïs pourrait séduire le marché international? Nous avons constaté qu’il était entreposé dans des lieux humides, ce qui a causé sa détérioration. »

Agatho Rwasa: « Vendre à l’étranger rapporte certes des devises, mais si nous ne pensons qu’à cela, nous risquons d’oublier les besoins de notre population. »

Quant au député Agathon Rwasa, il s’étonne de cette décision d’exporter le maïs  alors que les Burundais eux-mêmes n’en ont pas assez : « Avec les 71.000 tonnes disponibles pour plus de 12 millions de Burundais, si chacun consommait du maïs quotidiennement, il se pourrait que cette quantité ne suffise pas. » Et d’exhorter le gouvernement à s’assurer que tous les citoyens aient suffisamment à manger avant toute exportation, et à prévoir des réserves en cas de crise climatique ou autre : « Vendre à l’étranger rapporte certes des devises, mais si nous ne pensons qu’à cela, nous risquons d’oublier les besoins de notre population. »

Noël Nkurunziza, secrétaire général de l’association burundaise des consommateurs (ABUCO), partage cet avis et estime que l’Anagessa devrait d’abord s’assurer que les besoins internes sont couverts avant d’exporter.

Débat sur le rôle d’Anagessa

Au-delà de ce débat, se pose la question du vrai rôle de cette agence.  Certains opérateurs privés estiment que l’État ne devrait pas s’impliquer dans le commerce, et que l’Anagessa outrepasse ses fonctions. Toutefois, la loi autorise cette entreprise à acheter et vendre du maïs.

Pour rappel, elle a été créée par un décret présidentiel le 5 mai 2018 et elle est chargée entre autres de collecter les récoltes, selon l’article 6 du chapitre II de ce décret, de les mettre mise sur le marché dans le respect des normes internationales, de les conserver et de gérer les stocks ce ces récoltes en collaboration avec les partenaires pour venir en aide aux sinistrés ou en cas de crise climatique. En plus de ces tâches, elle est aussi chargée de la gestion des infrastructures, de la construction de nouveaux entrepôts, de la bonne gestion financière et des ressources humaines, ainsi que de la collaboration avec les bailleurs

Malgré ce cahier de charges clair, Alexis Nimubona, chargé de communication de l’ONG Olucome estime que cette agence ne devrait pas faire du commerce : « Comme d’autres entreprises publiques, l’Anagessa présente de nombreuses lacunes dans son fonctionnement et ses capacités. » Il demande au gouvernement de se retirer du commerce et de se concentrer sur le bien-être des citoyens, en laissant aux privés la collecte, le stockage, la transformation et l’exportation du maïs, tout en assurant un contrôle strict.

Campagne de collecte du maïs

Le 16 juin, Anagessa a lancé sa campagne de collecte de maïs, comme annoncé le 13 juin par Emmanuel Ndorimana, secrétaire permanent au ministère de l’agriculture, lors d’une émission publique à Rugombo. Cependant, dans certaines localités comme Bubanza et Mpanda (province de Bujumbura), la collecte n’avait pas encore commencé le 18 juillet, faute de préparation.

Dans d’autres régions, la campagne a démarré tardivement et les agriculteurs sont peu nombreux à vendre leur maïs. Par exemple, dans les communes Rutana et Musongati de la province de Burunga, ainsi qu’en commune Kayanza de la province de Butanyerera, la collecte a commencé le 30 juin.

À Rutana et Musongati, seulement 60 tonnes ont été collectées en deux semaines (30 juin-14 juillet), un chiffre très bas par rapport à la dernière campagne selon Frédéric Manirakiza, représentant de l’Anagessa dans ces communes. Le processus est actuellement en cours sur 13 des 18 sites prévus, les autres étant encore en attente du vidage de la recente récolte. À Kayanza, 228 tonnes ont été collectées sur la même période, mais le rythme est en baisse.

Jean Pierre Misago, agent d’Anagessa à Kayanza, explique: « Nous recevons entre 8 et 10 agriculteurs par jour, bien moins qu’avant. Certains ont déjà vendu leur maïs à des commerçants autorisés par l’État. »

Mécontentement des agriculteurs

Certains agriculteurs préfèrent vendre à des commerçants privés, même à bas prix, car ils ont besoin d’argent rapidement. Charles Ntwari, agriculteur à Rutana, explique : « Quand l’argent tarde, la pauvreté nous pousse à vendre le reste de la récolte à 1.400 ou 1.500 FBu/kg pour avoir de l’argent immédiatement. Mais ensuite, nous n’avons plus de nourriture. »

Claudine Niyonzima, à Kayanza, ajoute: « Le prix de 1.700 FBu était bon, mais le retard de paiement nous pénalise. Cet argent aurait servi à acheter de l’engrais pour la saison suivante et à payer d’autres besoins domestiques. »

De son cote, Pierre Ntirampeba, à Musongati, déclare: « Je ne vendrai pas mon maïs à l’Anagessa. On apporte 100 kg, ils disent que c’est 80. Le prix est bon, mais le retard de paiement nous empêche de subvenir à nos besoins. »

Problèmes liés aux paiements bancaires

D’autres agriculteurs critiquent l’obligation d’ouvrir un compte bancaire pour recevoir leur dû, car l’accès aux banques est difficile et les frais élevés. Claver Bukuru dit: « Il faut aller à la commune ou à la province, faire la queue, parfois il n’y a pas de connexion ou d’électricité. On nous dit de revenir, et la journée est perdue. »

Jean Marie Niyongabo, représentant de la fédération Fopabu: « Les banques sont loin des zones rurales. Il faut faire la queue, parfois sans obtenir l’argent à cause de coupures d’électricité ou de frais imprévus. Cela met les agriculteurs en difficulté. »

Abondant dans le même sens, Jean Marie Niyongabo, représentant de la fédération Fopabu, souligne : « Les banques sont loin des zones rurales. Il faut faire la queue, parfois sans obtenir l’argent à cause de coupures d’électricité ou de frais imprévus. Cela met les agriculteurs en difficulté. »

Comme solution, ces agriculteurs proposent deux solutions : ou bien un paiement rapide ou alors une autorisation aux commerçants privés d’acheter le maïs, car eux paient immédiatement.

Engagement d’Anagessa

Face à ces préoccupations, Ernest Bitsinda, responsable du Centre d’Innovation Agricole et de Production (CIAP) à Kayanza, rassure les agriculteurs en promettant que les paiements ne seront plus retardés : « Nous avons déjà transmis les rapports de collecte au niveau national, et les agriculteurs recevront bientôt leur argent. »

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